Ecrire, ce fut d'abord faire des entailles dans de l'argile ou des pierres, et toute une énergie s'impliquant donc par ce geste dans la transmission des pensées, y inscrivant par les rythmes, par des formes qui vibrent ou se tendent, des sentiments et des intuitions par d'autres voies indicibles. Et les copistes du Moyen Âge, avec leurs lettres serrées ou leurs immenses paraphes, faisaient bien plus, eux encore, que reproduire des textes: à preuve la violence et la majesté de la Bible de Théodulfe ou dans le livre de Kells ces labyrinthes qui sont sans fond, comme ceux du rêve.
Qu'on se résigne donc à penser que l'invention de l'imprimerie, dont l'éloge n'est plus à faire, a été aussi, tout de même, une censure. Ces signes soudain fixes, impersonnels, ont proscrit de la parole des livres le commentaire inconscient, instinctif -immédiat, en somme- des scribes d'auparavant, et ce fut perdre beaucoup. C'est la mémoire de l'unité, le sens des correspondances, le dialogue du corps et de l'esprit qui s'effaçaient ainsi de la profondeur de la page. Il n'est pas sûr que la poésie moderne, qui est née de cette censure, suffise à rétablir l'équilibre qu'a compromis en nous - et c'est là l'Occident, c'est là sa mélancolie - ce trop de régularité dans la forme qui prend la phrase.
Mais, aussi bien, c'est pour retrouver l'immédiateté perdue que quelques esprits de notre temps, également attirés par la poésie et les arts plastiques, se sont laissé fasciner par ce qu'on pressent de vie encore possible dans l'écriture quand elle est libre: c'est-à-dire dans cet espace qui, sous sa part convenue, spécifiquement sémiotique, vit de l'apport de la main, qui est le corps, qui est l'univers. Hier, c'était Henri Michaux, Christian Dotrement, et aujourd'hui c'est Mehdi Qotbi. Sur les grandes pages de celui-ci, éclairées d'or ou d'argent comme par des reflets de lune sur des plaques de sel à l'horizon d'un désert, il ne faut certes pas supposer d'authentiques textes ni dans ces ombres de mots chercher ces conventions et ces récurrences que seraient d'authentiques lettres. Toutefois, c'est bien un alphabet que Mehdi Qotbi suggère sans tout à fait le former ; et dans ces lignes où l’on imagine du sens mais où l’on perçoit des poussées, des jaillissements sous des ondes, c'est donc bien l'antique droit du corps oeuvrant sur les signes qui peut être réaffirmé et à nouveau exploré.
Que nous découvre cette recherche? Vers tous les bords de la page, vers aussi, dirait-on, au-dessus ou en dessous d'elle, un mouvement d'expansion, de ramifications infinies, mais aussi de resserrement, d'approche d'un centre obscur, comme il en va quand la branche pousse, entre pesanteur et lumière, et enveloppe le tronc de ses rameaux et des feuilles, dont le bruissement fait arbre de vie de celui de la connaissance. Une nouvelle fois de façon directe - grâce au regard qui s'y engage en tous sens, et se perd vite mais se retrouve, réapprenant ainsi la liberté d'avant le langage - on pressent dans ces signes qui sont matière autant que conscience ce que le concept ne sait pas, ce que la langue peine à entendre: qu'il y a si on le veut bien, en tout ce qui est, passage sans rupture de l'invisible au visible, du même à l'autre de l'Un au multiple et l'Un encore. Et du même coup on se sent induit, comme par les musiques traditionnelles, celles du monde arabe ou de l'Inde, à se savoir innombrable, illimité, les mots qui séparaient et blessaient rassemblent, l'opposition est levée - ou va l'être... - qui dresse l'être parlant contre le monde.
Prêtons attention à Mehdi Qotbi, qui annonce peut-être qu'un art nouveau est en train de naître, aux confins de l'Occident et de ces grandes cultures qui gardent la mémoire d'un signe qui soit présence. Cette calligraphie en rêve, cet or liquide, cet alphabet qui n'affleure que pour prétendre à métamorphose, tout cela vise à plus loin et plus vrai que ces expérimentations d'aujourd’hui qui restent obsédées, bien à tort, par ce qu'il y a d'autonomie, d'abstraction, de mort, dans les systèmes de signes.
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