Est-ce couleur ou langue ce ruissellement de signes, le délié des arabesques et la pluie régulière des traits? Tout est mystère, silence dissimulé dans les liens de l'écriture. Enluminures, ferronneries, stucs ou gravures, rien n'épuise le sens de cette griffe ravageuse, qui s'accroche au fil de la toile, parcourt l'espace, danse, et continue de glisser plus avant, et plus profond dans le secret de la couleur.
Parce que les deux se mêlent: couleur et langue. Espace et signe. Ensemble, ils composent un paysage unique et neuf. Ensemble, ils parlent. À la façon dont l'oiseau marche sur la neige ou le sable, y dépose son empreinte légère, et un autre oiseau vient, et mille encore, jusqu'à laisser trace du hasard sur tous les champs du monde. L’oiseau apprend le sol meuble. Ici, le trait droit ou courbe apprivoise la couleur.
Cette peinture de l'étreinte se veut ouverte à tous les vents. Les fils se croisent et s'enchevêtrent, claquent comme des lanières de fouet sur la page, les bleus clairs et sombres se déversent l'un dans l'autre, des points jaunes s'allument à l'intersection des lettres, mais une seule étoffe se compose. Une seule trame se noue, dont l'irréprochable unité se lit au grand jour.

 
     

La terre est de même matière. Sous le pas du marcheur, ce ne sont que cailloux cassant les épis de blé, cosses sèches et vides, herbes folles, talus creusés par l'eau sauvage des rigoles. Le désordre règne en maître. Mais parvenu au sommet de la colline, d'un coup le marcheur aperçoit les longues bandes jaunes et régulières, l'ordonnancement paisible et rythmé du sol nu et des plantes, l'immense vague mauve du ciel que prend la nuit.
Alors, j'entrevois des personnages minuscules et joueurs, des bateaux enfantins qui dessinent une seule et grande mer. Je dénombre les carreaux de couleur, labourés de hiéroglyphes et scarifications, mille clôtures qui le disputent au ciel. Peinture vertigineuse, livrée sans frein à la saturation de l'espace, mais qui laisse pourtant au regard le goût de sel de la liberté.
Voici l'énigme. Non pas les noces de la couleur et de l'inscription. Mais l'impression de liberté qui en naît. Ces tracés de runes sur fond d'Orient, ces cases de plomb fondues au soleil des déserts, ce chant venu d'ailleurs et parti pour un lieu inconnu, tournant sur lui-même à la façon des serpents, disent un homme libre. Voici vaincu l'enfermement de la langue ramenée à la couleur, érigée en lieu de passage, détroit ouvert à tous les vents, témoignage de courants lointains et brûlant. Un labyrinthe force les portes d'un coeur immense. L’encre amère qui classe et juge se métamorphose ici en invitation au rythme et à la danse.
Miracle de cet enlacement qui saisit l'instant éphémère et retrouve un lieu d'ordinaire inaccessible. Dans ce jardin composé sous les ombres du calligraphe, un souffle passe; une âme s'élève et grandit, vacille dans la flamme ocre et rousse des brandons des grottes premières; une langue parle des temps très anciens où l'aplat des pigments n'avait pas encore séché sur les murs des palais, Des lianes s'entrecroisent dans les songes, les bras des fleuves rassemblent leurs eaux limoneuses. Dans l'espace raturé de nos peurs, un rêve fragile prend forme.

Dominique De Villepin
Préface de "Le Voyage de l'Ecriture", Editions Somogy


   
 
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